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La réflexion éthique, quelle nécessité ?

Article écrit par Sandra FAGBOHOUN
Dans un contexte de contraintes croissantes, il devient de plus en difficile de penser le sens du travail qui est accompli. De nombreux professionnels de secteurs aussi variés que la santé, le social ou l’éducation engagent une réflexion éthique pour mieux comprendre les enjeux actuels de l’évolution des métiers et des institutions.

Ico  Le passage du gré à gré à l’appel d’offres a conduit le CEPEC International à développer de nouvelles compétences, mais par la même occasion, il a introduit un nouveau type d’interrogation : comment lutter contre la «  marchandisation » de l’éducation ? Cette question implique de clarifier le positionnement de l’institution, de se réapproprier des responsabilités, pour réaffirmer son identité et ses valeurs.

La réflexion éthique implique de se confronter à la complexité des situations pour permettre le discernement requis. S’il pourra être formulé une méthodologie d’aide à la décision, une charte éthique, force est de reconnaître qu’il ne s’agira alors que d’outils. Les outils sont utiles parce qu’ils facilitent l’action, mais leur maniement reste fragile car soumis à l’interprétation qu’en font les sujets. Chaque membre du groupe de recherche sera ainsi mobilisé autour de cette réflexion, pour que ses représentations soient connues, partagées, discutées. C’est pourquoi la réflexion éthique engagée reste précieuse : elle n’est pas nécessairement opérationnelle, mais indispensable parce qu’elle réhabilite l’esprit critique et la capacité de répondre de ses actes. Non seulement la réflexion éthique redonne confiance en la capacité de coopération des acteurs, mais elle produit du sens, et assure le fil conducteur entre les actions de chacun.

L’éthique de la formation

La particularité du CEPEC International est de mener des activités de formation à l’étranger. Dans la mesure où la formation conduit à donner forme à une réalisation particulière, elle engage nécessairement un questionnement éthique : former en rapport à un modèle, trans-former une donnée existante, ré-former, voire dé-former des pratiques… toutes ces actions peuvent conduire à un dangereux déséquilibre entre formateur et apprenant. Une des positions claires du CEPEC International, consiste précisément à assurer le respect des personnes engagées, notamment en qualifiant l’apprenant de « participant » ou d’ « acteur ». Le choix du vocabulaire a un impact non-négligeable ; il clarifie le rapport de collaboration qui s’établit à chacune des interventions du CEPEC International.

Ethique et dialogue interculturel

De surcroît, ses activités de formation se déroulant dans des pays différents, le CEPEC International adapte constamment sa méthodologie de formation, refusant de se référer à un modèle-type, et s’appuyant résolument sur une méthodologie participative[1]. Les traces laissées par les idéologies post- coloniales réactualisent la question de la légitimité de la formation du sud par le nord et impliquent un positionnement scientifique clair. Certes, l’ingénierie de formation et la conception de curricula, nécessitent l’assimilation de compétences scientifiques particulières, mais exigent aussi leur mise en cohérence pour répondre aux problématiques locales. C’est pourquoi il s’agit, pour le CEPEC International, de valoriser l’indépendance scientifique des pays dans lesquels il intervient[2].

L’évaluation des besoins locaux réalisée en amont ou au démarrage d’une intervention, permet d’assurer la cohérence des activités avec la réalité locale. Tout l’enjeu réside dans l’appropriation que les acteurs locaux se font du projet : appropriation technique, par le biais d’outils créés à cette occasion, parfois même traduits, pour favoriser leur diffusion[3] ; et appropriation idéologique, puisque la plupart des pays partenaires font face à des réalités politiques et sociales complexes. La démarche éthique consiste à questionner la validité des notions usitées par les experts du CEPEC International ; peut-on s’entendre sur les termes de « projet », de « compétences », d’ « autonomie de l’apprenant», par exemple ? Le questionnement éthique permet de se prémunir contre les fausses évidences et évite d’imposer un système de pensée qui ne serait pas adéquat[4].

Ethique et contingences financières

Dans certains cas, l’appropriation du projet par les partenaires locaux et leur niveau d’implication nécessitent de rémunérer leurs activités. La notion même de motivation mérite d’être étudiée ; dérivée du mot « motif », lui-même emprunté au latin « motivus », relatif au mouvement, a pris à la fois le sens de « ce qui excite, pousse au mouvement » que celui de « moteur, raison d’agir »[5]. L’incitation à agir est donc à comprendre comme une incitation physique, mécanique, tout autant que réflexive et fondée en raison. Quel que soit l’enjeu humain, d’ordre théorique, politique voire philosophique des actions menées autour du développement de l’éducation, les acteurs restent dépendants de leurs obligations quotidiennes les plus triviales. Le débat autour des per diem a une véritable place dans le questionnement éthique. Comment justifier l’engagement des acteurs ? Le rapport entre investissement de temps, d’énergie, voire même d’espoir et les retombées du projet favorise-t-il cet engagement ? Ce questionnement relève de la nature-même des projets qui sont menés par le CEPEC International, dans la mesure où ils s’appuient sur le capital humain. Ce capital demeure fragile, influençable, en perpétuelle évolution dans ses rapports professionnels et familiaux, et soumis à d’indiscernables tensions ; par là-même, chaque décision engagée est une prise de risque, un pari sur l’avenir.

L’éthique de l’intervention

Enfin, l’implication des acteurs dépend de la marge de manœuvre qui leur est laissée. Les personnes avec qui les experts du CEPEC International peuvent échanger ne sont pas nécessairement les premières à agir sur le terrain de l’éducation. Pour autant, conscient de leur faible rôle dans le développement local, le CEPEC international ne cherche pas à modifier les rapports hiérarchiques, la structuration sociale qui est à l’œuvre. Si l’on accepte de définir le terme d’ « intervention » comme le « fait de prendre part à quelque chose, de jouer un rôle parmi d’autres éléments », la place de l’expert international est clairement délimitée, circonscrite, réduite dans ses ambitions. Si le champ des interlocuteurs locaux mérite parfois d’être élargi au-delà des préconisations émises par les bailleurs de fonds[6], le CEPEC International refuse de pratiquer une quelconque forme d’ingérence dans les pays concernés[7]. Le fossé qui existe entre la démarche de partage de techniques et de savoirs, et l’attitude interventionniste n’est pas franchi. C’est précisément ce qui garantit le caractère scientifique des actions menées par l’institution.

Ethique et valeurs

Le CEPEC International a fondé son projet sur le principe de l’éducabilité, selon lequel « toute personne peut développer ses potentialités et acquérir les moyens de les mettre en œuvre ». La nature philanthropique des activités de l’institution ne réduit pas ses actions à des œuvres de charité ou à des engagements militants. C’est en s’appuyant sur des compétences reconnues, que ce bureau d’études construit l’échange humain. Immanquablement, à l’heure de la compétitivité, l’institution veille à convaincre ses partenaires de l’efficacité de ses valeurs professionnelles (compétences reconnues des experts mobilisés[8], rédaction transparente des rapports de missions, suivi scrupuleux des termes de référence…etc.).

Cependant, le CEPEC International peut aussi se distinguer d’autres bureaux d’études, en promulguant un rapport aux autres cultures fondé sur la solidarité, le respect et la préservation des différences. A la fois espace d’expérimentation et d’innovation sociale, le CEPEC International valorise la mise en réseau des cultures et la diffusion des idées. Il veille à valoriser l’homme par le développement de ses potentialités, et pour cela, s’appuie sur de dispositifs de recherche-action qui visent à mieux le comprendre. Il n’est pas facile de se déprendre de la conception digestive qu’on se fait souvent du verbe comprendre ; celle-ci consiste à assimiler, rendre semblable à soi ce qui se présente d’abord comme différent, transformer la différence en identité. Dans la perspective humaniste, la compréhension visait à aboutir à la dissolution de son objet initial. Aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation et de sa propension à homogénéiser les cultures et les pratiques, tout l’enjeu de la compréhension est, au contraire, de maintenir l’Autre dans sa spécificité. Il s’agit de ne pas abolir la distance entre les sujets de la relation, ni de la dissoudre dans une vague sympathie qui, sous prétexte de découvrir l’humanité profonde, estomperait tout ce qui fait des hommes des êtres différents les uns des autres.

La richesse des pratiques du CEPEC International réside précisément dans sa compétence interculturelle ; il se définit comme un système ouvert, capable de s’adapter et d’ajuster ses méthodes à chacune de ses interventions.


[1] Dans la réalisation des Guides méthodologiques d’appui à la formation des chefs d’établissement en Algérie, de 2006 à 2008, suivant le Programme européen MEDA II : les experts du CEPEC international ont expérimenté des démarches pour laisser les participants les ajuster à leurs réalités culturelles.  Voir aussi les Actes du Séminaire sur la conception des curricula de l’école élémentaire guinéenne, du 19 avril au 19 mai 1995, où chaque jour, l’analyse des travaux de la séance précédente permettait un amendement ou une modification.

[2] Paulin HOUNTONDJI avait, il y a presque vingt ans, formulé de sérieux doutes quant à l’effectivité de cette indépendance scientifique. Cf. « Situation de l’anthropologue africain : note critique sur une forme d’extraversion scientifique », in Les nouveaux enjeux de l’anthropologie, L’Harmattan, 1993, pp.99-108.
[3] Les outils d’appui à la formation des chefs d’établissement en Algérie ont été mis à disposition en langue arabe, pour la mise en œuvre du programme MEDA II, de 2006 à 2008.
[4] En 2010, les traducteurs qui accompagnaient les experts CEPEC International sont progressivement devenus des formateurs. Non seulement ils ont facilité l’échange, le partage d’idées, mais ils ont permis de réguler le fonctionnement du groupe, en tenant compte des particularités culturelles locales qui pouvaient échapper aux experts occidentaux.
[5] cf. Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d‘Alain Rey, Le Robert, réimpression 2006, p2297.
[6] En décembre 2010, au Mali, seuls des membres du Ministère de l‘Education devaient être interrogés pour une analyse de besoins ; les experts du CEPEC International ont choisi d’interroger aussi des professionnels du monde éducatif pour assurer la pertinence de la mission.Autre exemple : Cf. Le rapport de mission à Conakry, sur l’articulation de l’école de base et du collège, menée du 9 au 14 juillet 1995 par Régine Genevois et Alfred Batolucci : p19, les termes de référence du projet sont dépassés puisque non seulement les « cadres guinéens » sont interrogés mais aussi les « partenaires du monde éducatif ».
[7] En Guinée, un rapport de mission allait être envoyé directement à l’ENI (= Ecole Normale d’Instituteurs), pour accélérer le processus de restitution. Pourtant, nous avons compris l’importance de respecter les hiérarchies locales en les laissant elles-mêmes responsables de cette restitution.[8] Ses soixante-dix formateurs sont tous reliés à une pratique professionnelle de formation initiale (scolaire et universitaire) et continue, et des intervenants issus du monde de l’entreprise sont associés chaque fois que le projet le nécessite.


Sandra Fagbohoun


Sandra FAGBOHOUN est enseignante-chercheur en Anthropologie, travaille plus spécifiquement sur la transmission de savoirs, les revendications identitaires et la re-construction de tradition et d’éthique en contexte de mondialisation. Elle assure par ailleurs, des formations en management interculturel auprès de différents professionnels.

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